Avec de vrais morceaux de phrases dedans...
5 Décembre 2018

Entre deux rives
Le lit est défait
la chambre est vide
Encore
le poids de son corps
dans les draps de coton
Aussi le poids de toute sa vie
Un jour
elle n'a pas choisi de choisir
entre rester ou fuir - tenter de survivre ou mourir
C'était le dernier bateau
Le bois sur l'eau l'a flotté jusqu'au bois du lit d'aujourd'hui
deux radeaux taillés dans le même arbre des départs irrésolus
planté sur les mêmes terres déracinées

Ainsi
un matin
ses premières rides se sont creusées dans l'eau d'un voyage involontaire
Ce jour là
les mains les regards des siens
se sont estompés dans ce sillage
qui s'est refermé sur leurs vies sur leurs voix
Nœud après nœud
dans l'estomac
la houle
La chambre sombre est sobre
pour des yeux innocents
La nuit qui descend à l'envers ne révèle rien
de ce qui se tient partout dans la mémoire
Elle - son histoire s'est inscrite dans la moindre cellule de l'air
L'atmosphère
par vagues
bruisse du souvenir
La vieillesse révèle les enfances
En partance
elle a tiré derrière elle l'immense toile éternelle de tout son être depuis sa naissance
et l'a tissée d'ailleurs

Ici - elle seule savait tout l'océan
contenu secrètement dans la carafe pour la soif
- ce vieux broc ébréché comme une coque fissurée de bateau.
Là-haut
on dit que c'est le même ciel
pour toutes les âmes
Mais quelle terre accueille les cœurs balayés par des lames de fond
qui les défont et les arrachent à leurs attaches de sang
De départ en départ
un lit de hasard
vous impose un présent
où le passé – banc de poissons rapides – trouble chaque instant
Le vide reste sans cesse avide
de ce qui s'est perdu
Flux et reflux rendent impossible l'immobile
et la vigie sur la croix du lit
regarde derrière les horizons pendant chaque sommeil
Rêves de retour échoués sur la grève
Les matins se lèvent
sans penser à rien

Demain et même avant
d'autres migrants
prendront les flots de plein fouet
Elle – a échappé
en apparence
à la noyade
Les draps d'écume s'échouent
sur le bleu vert du carrelage
Des larmes comme des algues
balayent le paysage
des dernières images de ses regrets
La mise à l'eau a sonné
l'heure pour elle de lever l'ancre
de son dernier bateau
Dans un sillon d'étoiles
Babouchka - grand-mère entre deux terres
prend la mer de la mort migre une dernière fois
pour naître enfin au ciel
dans un terreau universel.
© Anne Rapp-Lutzernoff – Poëtudes - 2018
A retrouver dans l'anthologie "Ailleurs" aux éditions de L'aigrette